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L’entretien d’explicitation. Pierre Vermersch

dimanche 10 mars 2013, par Philippe Clauzard

Les méthodologies d’analyse des pratiques professionnelles sont aujourd’hui au cœur des questions que se posent les chercheurs travaillant sur la question de la dimension réflexive dans le processus de professionnalisation. Je souhaite montrer comment ont pu se construire parallèlement une méthodologie de traitement des données recueillies dans un cadre de recherche, et une nouvelle approche de l’animation de groupes d’analyse de pratiques professionnelles relevant du décryptage de messages structurants. Une recherche de l’IUFM de Versailles sur l’explicitation des modes d’intervention des maîtres-formateurs [Faingold, 1996] a permis à la fois d’utiliser et de donner une extension nouvelle à un modèle descriptif élaboré par P. Vermersch. Le schéma des informations satellites de l’action [Vermersch, 1994] vise en effet à distinguer dans les verbalisations des sujets sur leurs pratiques, différents types de focalisations relevant de la périphérie de l’action (à savoir le contexte de la situation, les rationalisations et justifications, les buts poursuivis et les savoirs déclaratifs de référence), des verbalisations portant sur l’action elle-même (aspect procédural des pratiques). L’utilisation de cette grille pour analyser les données recueillies sur les pratiques des formateurs lors des visites de formation a contribué à l’élaboration d’un modèle fonctionnel mettant en relation le niveau des stratégies d’intervention (directement repris du schéma des informations satellites) et le niveau sous-jacent des enjeux identitaires. Le repérage de verbalisations à tonalité émotionnelle ne rentrant pas dans la catégorie “action / informations satellites de l’action” a en effet mis en évidence la nécessité de décrypter, en repérant à la fois des éléments verbaux, para-verbaux et non-verbaux, des messages structurants fortement liés à des constellations identitaires. Une réflexion sur l’articulation entre le niveau des stratégies (ce que je fais) et le niveau de l’identité (qui je suis quand je fais ça) a ainsi pu être amorcée dans un cadre de recherche, et se trouve à présent mis à l’épreuve de l’explicitation et du décryptage dans les groupes d’analyse de pratiques que j’anime.

Pierre Vermersch, chargé de recherche au C.N.R.S., a mis au point une technique de recueil d’information, l’entretien d’explicitation (E.d.E.) qui a trouvé des applications dans différents secteurs de l’éducation et de la formation [Vermersch et Maurel, 1997]. Cette approche présente trois spécificités essentielles : 1. L’entretien d’explicitation. vise à installer l’interviewé dans une position de parole particulière où il sera tourné plus vers son univers intérieur que vers le monde environnant : la position d’évocation ou “position de parole incarnée” a l’ambition de permettre à la personne de re-présentifier le vécu subjectif d’une situation passée. Comme le souligne P. Vermersch, les signes de la position d’évocation sont principalement :
- un décrochage du regard, la personne ne regardant plus son interlocuteur mais ayant les yeux fixés au loin
- un ralentissement du rythme de parole
- l’introduction de gestes liés à l’action évoquée. L’expression de “position de parole incarnée” désigne le fait qu’il est fait appel à la mémoire concrète [Gusdorf, 1950] en créant les conditions d’une réémergence des éléments sensoriels (images, sons, ressentis corporels) de la situation passée : l’installation dans le contexte par un guidage de 2 l’intervieweur vers les éléments les plus concrets du moment exploré permet au sujet de recontacter le lieu, sa place dans l’environnement, sa posture, ses prises d’information. Cette position spécifique de verbalisation, très impliquante dans la mesure où elle permet l’exploration par le sujet de son univers intérieur, ne peut être obtenue que dans le cadre d’un contrat de communication clair impliquant une confiance réciproque entre les interlocuteurs. 2. L’entretien d’explicitation est à la fois une technique de questionnement à visée de recherche et une aide à la prise de conscience. L’approche de l’explicitation fuit les généralisations pour travailler toujours a posteriori sur une situation spécifiée : un exemple vécu, un contexte, un moment particulier, situable dans l’espace et dans le temps. L’explicitation s’oppose ainsi à l’explication : en supprimant la question “pourquoi” pour aller vers le comment du vécu de l’action, l’entretien d’explicitation tend à écarter les justifications et autres rationalisations a posteriori pour aller au plus près d’une description pas à pas du vécu de l’action. J’appelle “parole pleine” le mode de verbalisation spécifique obtenu par un guidage vers la position de parole incarnée, où le sujet s’exprime en étant en contact avec luimême, avec sa propre mémoire, enrichie des éléments sensoriels du vécu subjectif. Cette condition sine qua non de l’explicitation est trop souvent méconnue par ceux qui pensent pouvoir se passer d’une formation pratique à cette technique de questionnement. La spécificité de l’explicitation est bien d’introduire une étape décisive de réfléchissement [Piaget, 1974 ; Vermersch, 1994] entre un vécu passé et sa mise en mots, réfléchissement qui va précisément rendre possible, à travers la représentification de la situation dans toute sa richesse factuelle, mais aussi corporelle et émotionnelle, une prise de conscience d’éléments préréfléchis de l’expérience. 3. Pierre Vermersch, insiste sur la centration vers l’action du sujet, entendue comme succession d’opérations d’identifications et d’opérations d’effectuation, et définit des informations satellites de l’action...

Voir en ligne : Suite de l’article de Nadine Faingold...

P.-S.

sites de ressources :

http://expliciter.fr/

http://www.grex2.com/

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