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"Des articulations entre les disciplineS"

mercredi 7 octobre 2009, par Philippe Clauzard

- MEMOIRE DE DEA EN SCIENCES DE L’EDUCATION : "Approches plurielles de la complexité des situations éducatives"

- Etude effectuée sous la direction de Jacques Ardoino & Guy Berger

Mémoire sous la direction de Jacques Ardoino & Guy Berger

- Les situations éducatives sont fort complexes, comme l’indique l’intitulé du DEA "Approches plurielles de la complexité des situations éducatives". Comprendre un fait éducatif exige souvent de multiples éclairages notionnels pour une meilleure intelligibilité. Les Sciences de l’Education s’inscrivent au pluriel dans le champ des Sciences Humaines et de la Société.

- Etudier avec pertinence une situation de classe implique diverses connaissances spécialisées qui appellent un regard sociologique, psychologique, économique, psychanalytique, psycho-sociologique, historique, anthropologique, ethnologique, ou même philosophique... Les recherches en éducation font ainsi appel à des modèles de compréhension et à des procédures méthodologiques variées. Avec cette forte caractéristique, les Sciences de l’Education occupent une place privilégiée pour répondre aux interrogations complexes de notre société contemporaine, comme à de nouveaux défis pédagogiques qui se posent dans des classes dont une caractéristique fondamentale actuelle est la grande hétérogénéité des élèves (quant à leurs niveaux, résultats, compétences, performances, difficultés, motivations, attentes et origines socio-professionnelles ou ethniques) et des savoirs transmis (avec un accroissement spectaculaire des connaissances à enseigner et une reconnaissance nouvelle des matières dites de "sensibilité" qui exigent aussi de nouvelles "cases horaires"). Cette complexité observée conduit à réfléchir à des pratiques pédagogiques plurielles susceptibles d’éveiller par ailleurs à une pensée plurielle que les questions humaines et de société actuelles exigent chaque jour davantage.
- Nombre d’ouvrages pédagogiques se sont intéressés à la manière de concevoir et pratiquer l’enseignement à la lumière de quelques connaissances nouvelles en Sciences Humaines ; les questions du savoir et de la didactique, de l’épistémologie scolaire et des articulations entre des disciplines aux logiques propres et complémentaires sont récentes.
- Depuis 1970, des ouvrages ont traité de l’interdisciplinarité dans une perspective académique de recherche à partir de la notion de multidimension, rarement dans celle d’une application pédagogique à l’école, leurs propos étant à notre avis relativement réductionnistes car très homogène. Il semblerait que la dialectique ait été souvent évacuée car celle-ci est une tension, vraisemblablement insupportable à certains pédagogues. La dialectique est une audace de discussion, de dialogue entre des positions opposées, des partis-pris disciplinaires distincts ; elle s’inscrit dans une tension qui peut promettre un point d’équilibre, un "entre-deux". Mais le lien peut-il se définir autrement que "sous-tension" lorsque s’articule des disciplines hétérogènes, irréductibles les unes aux autres ? Notre réalité que nous savons plurielle ne s’entend t-elle pas essentiellement dans une galaxie d’oppositions dont les dépassements grâce à d’astucieux "bricolages" (pour reprendre une expression de Jacques Ardoino) libèrent de nouvelles capacités créatives ? Jacques Ardoino souligne que "ce que les psychanalystes, à leur échelle, appellent l’articulation (plus que la substitution) du principe de réalité au principe de plaisir, nous le nommerions, ici, dialectique. C’est peut-être le rôle de l’éducation que de favoriser la conquête d’une telle forme d’intelligence théorique des pratiques". Il ajoute : "On ne naît pas dialecticien, on le devient".
- La notion d’interdisciplinarité, et d’articulations interdisciplinaires (ou entre les disciplines) se rapprochent du courant de pensée systémique. Si Descartes nous a appris que, pour résoudre un problème, il nous faut le diviser en autant de petites parties qu’on le peut afin de les aborder dans une analyse microscopique, l’approche systémique, complémentaire, considère avec un macroscope fictif un phénomène ou un problème comme un système. Un système est un ensemble de parties reliées entre elles, les relations étant aussi importantes que les parties.

- La compréhension d’un système se fonde dans les relations entretenues dans le système lui-même et avec son environnement et/ou son contexte. Ce sont les interactions qui sont les principaux objets d’étude. Toutefois, cette théorie repose dans un schéma bien trop homogène pour être fiable, en accord avec notre réalité complexe. Nous préférons la pensée plurielle hétérogène qui utilise le macroscope mais dans un esprit dialectique. Oserions-nous inventer l’instrument symbolique que serait une espèce de "macro-relation-scope-sous-tension-dialectique" ? Michel Serres nous explique dans ses entretiens_ pour "Eclaircissements" qu’il ne s’agit plus de circuler entre les choses mais de prendre comme objets d’étude la circulation elle-même". Et c’est cette circulation entre les disciplines qui va nous intéresser : les liens disciplinaires. On peut aussi pousser plus avant l’interrogation : la science est-elle davantage un mode de circulation qu’un contenu ? La notion d’articulations entre les disciplines s’entend donc en référence avec une approche systémique, et analytique, sans faire l’économie des questions de l’hétérogénéité, de la dialectique et de la complexité.
- Notre monde est pluriel. Le réel n’est que diversité. L’idée d’une quelconque unité exclut celle de pluralité. Nous constatons, en effet, dans le monde une telle débauche de diversités qu’il est impossible de toutes les recenser. S’il y avait une unité du monde, ce "un" exclurait toutes variétés, tous morcellements, tous cloisonnements. Or, il n’en est rien ; pis, le monde est en bien des occasions compris dans trop de compartiments qui frisent à la constitution d’imbrications multiples, de mosaïques à l’intelligence schizophrène et aveugle. Nous observons bien l’existence empirique de la multiplicité. Par leur multitude d’aspects, de fonctionnements, d’impacts... les choses sont différentes les unes des autres, et par conséquence, multiples. Chacune d’elles a l’apparence de l’unité, mais chacune est essentiellement multiple. L’unité n’existe pas, sinon comme quête encyclopédique, une nouvelle mystique dont il faut se méfier. Nous pourrions dire que l’Un est une idée contredite par l’expérience sensible du réel qui démontre essentiellement la diversité dont on ne peut rendre compte que par une multiplicité d’idées partielles, une multiplicité de regards éclairés par une multiplicité d’approches méthodologiques et cognitives ; c’est-à-dire une approche plurielle, dite multiréférentielle. La réalité semble opposer une gamme de nuances, de variabilités, de logiques, d’aspects différents. La réalité de notre monde est complexe, non dans le sens d’un réel compliqué, mais d’un réel qui gagne en intelligibilité dès lors on lui porte un regard complexe. Un objet n’est pas complexe en lui-même, mais exige un certain regard pluriel car le phénomène qui le caractérise n’est pas réductible selon les modèles traditionnels d’analyse. La complexité n’est pas une propriété des choses. Il n’y a pas des objets ou phénomènes complexes et des objets ou phénomènes simples. La complexité réside dans le regard unissant le chercheur ou le praticien à son "objet". La complexité provient d’une "certaine épaisseur" du regard ; elle exige une posture plurielle qui donne au chercheur l’obligation de tourner autour de son objet de recherche comme un photographe recherche le meilleur angle de vue... La complexité s’oppose à l’ambition simplificatrice, à une recherche scientifique leurrant marquée par la science cartésienne qui divise la difficulté et crée des "aveuglements", des "angles-morts", des "incomplétudes", des "ignorances" au niveau des interactions. Elle diffère d’une pensée complètement linéaire qui ne s’intéresse ni au système général d’où un objet d’étude est issu, ni à ses autres systèmes environnants.

- La complexité est fondamentale dans le sens qu’elle formule un modèle de connaissance qui postule le caractère holistique de la réalité étudiée et l’impossibilité d’un découpage réducteur, par décomposition d’élément de plus en plus simples pour les mieux voir sous le microscope au détriment d’une observation générale de ses interactions, des articulations entre les divers éléments ainsi découpés. Jacques Ardoino précise que "toutefois, cette impossibilité de séparer ou de décomposer les "constituants" d’une réalité complexe n’interdit mutuellement le repérage ou la distinction effectués par l’intelligence au sein de tels ensembles appropriés. Cela suppose une "vision" tout à la fois systémique, compréhensive, et herméneutique des choses pour lesquelles les phénomènes de relations et d’interdépendance, d’altération, de récurrence fondant éventuellement des propriétés quasi-holographiques, deviennent prééminentes pour l’intelligibilité". La complexité, décrétée par Edgar Morin, s’enracine dans des registres homogènes contrairement au multiréférentiel qui s’entend dans la vaste hétérogénéité. A ce propos, Jacques Ardoino écrit : "Ces deux notions ne doivent pas être confondues. Pour expliquer brièvement la différence, l’une comme l’autre peuvent se réclamer également de l’idée de "complémentarité". Mais cette dernière, elle-même, recouvre des contenus très différents. Si je parle de deux "angles complémentaires" dont la somme donne un angle droit, la complémentarité que j’évoque est celle de deux sous-ensembles homogènes l’un à l’autre. Lorsque nous disons que les différents "sens" (la vue, l’ouie, le toucher,etc...) sont complémentaires, nous parlons déjà de réalités plus hétérogènes entre elles, mais restant toutefois précoordonnées, "pilotées" par un système nerveux central. Lorsque enfin, nous voulons souligner l’importance des perspectives complémentaires pour l’intelligibilité des phénomènes dans le cadre des sciences anthropo-sociales, faisant par exemple appel à des systèmes de référence, à des grilles de lecture différentes (psychologiques, sociologiques), la complémentarité est, ici, celle d’ensembles foncièrement, sinon irréductiblement hétérogènes." Il ajoute : "Le travail d’analyse consiste moins à tenter de les homogénéiser, au prix d’une réduction inévitable, qu’à chercher à les articuler, sinon à les conjuguer". Il s’agit alors moins de modéliser dans un système homogénéisant les phénomènes à étudier, au prix d’un réductionnisme intrinsèque, que rechercher quelques conjugaisons de liens vers l’extérieur hétérogène conduisant à une meilleure intelligibilité. La multiréférentialité consiste en l’articulation de grilles de lecture différentes. Elle propose une lecture plurielle des objets pratiques ou théoriques, sur lesquels on s’interroge, sous différents angles. Elle implique autant de regards spécifiques et de langages, appropriés aux descriptions requises, dans des systèmes de références hétérogènes (c’est-à-dire "non-réductibles les uns aux autres"). Jacques Ardoino déclare que la multiréférentialité postule une hétérogénéité foncière. Celle-ci ne s’inscrit pas dans les différentes dimensions d’une figure géométrique d’un plan donné propre à la notion de multidimensionnnalité, mais dans un jeu de figures appartenant à des plans irréductiblement opposés qu’elle tente d’articuler. L’enjeu est ici "les autres" et non pas seulement "les différents". Jacques Ardoino distingue une multiréférentialité de compréhension au niveau de l’approche clinique (pour une forme d’écoute clinique sensible aux allants de soi, au symbolique...), d’une multiréférentialité interprétative au niveau des pratiques et une multiréférentialité explicative plus interdisciplinaire et orientée vers la production de savoir, supposant des référentiels hétérogènes. Pour obtenir une intelligence fine et opérationnelles des pratiques liées à l’enseignement , ou bien de problèmes protéiforme liés à notre techno-scientificité actuelle, il faut savoir assumer un certain deuil de la pureté disciplinaire et assurer un regard pluriel. Il devient nécessaire de donner un statut au métissage, il n’y a pas de sciences qui ne soient pas inévitablement plurielles.
- Il faut assumer cependant la capacité d’être polyglotte. Selon Jacques Ardoino : " Nous ne saurions vouloir être spécialiste de tout, nous ne pouvons pas être formé dans toutes les disciplines, mais encore faut-il que nous sachions être suffisamment polyglottes par rapport à ces disciplines frontalières et que nous puissions converser en quelque sorte". La multiréférentialité est ainsi l’approche qui répond le mieux à la pluralité de notre réalité, donc de nos interrogations. Platon écrivait dans le Parménide : "Toutes choses sont un, du fait qu’elles participent à l’un, et en même temps multiples, pour ce qu’elles participent à leur pluralité". Nous pouvons appliquer ces propos à la question des disciplines et de la didactique. Toute discipline semble unique, et elle l’est par ce qu’elle véhicule comme logique intellectuelle particulière ; mais en même temps chaque discipline participe à un grand ensemble multiple qu’est la connaissance et qui tisse des liens particuliers entre les disciplines. Or, nous observons que ces liens disciplinaires sont vus comme énigmatiques ou fort peu scientifiques. Des disciplines sont ainsi très isolées les unes des autres, des logiques disciplinaires insuffisamment comprises ou utilisées, articulées, pour mieux comprendre la complexité de notre monde et créer de nouvelles approches scientifiques... Très paradoxalement, le système savant et son enseignement sont toujours très compartimentés, rigides, momifiés sur des îlots de certitude sans aucune réelles liaisons extérieures. Cet isolement devient absurde lorsqu’on sait que les sciences modernes ont mis fin aux certitudes. Elles ont accepté, en étudiant de façon toujours plus précise la complexité de la matière et du vivant le principe selon lequel une théorie n’est vraie que provisoirement. Cela ne signifie pas pour autant que toutes les théories antérieures soient forcément invalidées. Elles seront plutôt dans certains cas simplement relativisées, c’est-àdire que dans un ordre croissant de complexité, elles ne sont plus applicables, mais le demeurent à un niveau de moindre complexité. Louis de Broglie écrivait dans "Matière et lumière" : "Tandis que l’ancienne physique avait la prétention de soumettre tous les phénomènes à des lois rigoureuses et inexorables, la nouvelle physique ne nous fournit que des lois de probabilité". Selon Gaston Bachelard, il ne peut y avoir des connaissances scientifiques exactes et définitives. Tout au plus s’approche t-on de manière plus exacte des phénomènes. Cette approche se déroulant au détriment des théories précédentes moins précises. Karl Popper rajouta dans sa "Logique de la découverte scientifique" : "qu’une théorie ne reste vraie que tant elle supporte encore les tests auxquels elle est soumise. Il dira qu’une théorie est provisoirement corroborée dans l’attente de son éventuelle "falsification" lorsque des tests ultérieurs conduisent son invalidation. Il est certes toujours question d’appliquer les principes d’Euclide, les calculs de Galilée et de Newton ; et si la géométrie euclidienne semble de nos jours, ne pas rendre compte de la structure de l’univers, elle suffit amplement à l’espace dans lequel nous vivons, dans lequel nous nous mouvons. On peut de même, aujourd’hui, conclure que la théorie d’Einstein n’est guère utile pour décrire le comportement d’une balle sur un court de tennis. Cela ne signifie nullement que ces théories sont fausses ; mais leur domaine d’application est limité, leur universalité désormais reconnue comme relative. Fort paradoxal est l’isolement dans lequel sont tenues les disciplines au regard de nouvelles matières comme la biochimie ou la psychosociologie. Le sont-elles d’autant plus pour résister à la relativité annoncée ou comme forme archaïque d’enfermement disciplinaire ?
- La disciplinarité est entendue comme l’explique Heinz Heckhausen comme "l’exploration scientifique spécialisée d’un domaine déterminé et homogène d’étude, exploration qui consiste à faire jaillir de nouvelles connaissances qui se substituent à d’autres plus anciennes". Une discipline est d’abord une réponse à un questionnement sur le réel. Les disciplines existent parce que l’humain, dans son grand désir de compréhension du réel, ne peut en embrasser la complexité par une question unique recouvrant toute la multiplicité des approches possibles. La nature même du questionnement sur une donnée induit la logique d’une approche disciplinaire plutôt qu’une autre.
- Nous pourrions affirmer que l’objet ne peut pré-exister au sujet, c’est le sujet qui construit effectivement son objet. Le sujet invente ainsi en permanence la réalité. Il la construit. Les disciplines en sont les moyens. Segal nous explique : "Nous construisons ou inventons la réalité plutôt que nous la découvrons. Nous nous trompons en commençant à diviser le monde en réalités séparées- le monde subjectif de notre expérience et le monde prétendument objectif de la réalité, et en fondant ensuite notre compréhension sur la correspondance de notre expérience avec un monde que nous supposons exister indépendamment de nous". Paul Watzalawick abonde dans le même sens en écrivant que "nous construisons le monde, alors que nous pensons le percevoir". La discipline participe ainsi pleinement à la construction de notre réalité, comme à la vitalité et au renouvellement de l’ensemble des connaissances. Essentiel plus petit dénominateur de celles-ci, elle est le maillon premier d’un ensemble qui se conçoit que très rarement comme un réseau, un maillage réel de savoirs qui sont liés. Nous pensons que la pratique dès l’école primaire d’une articulation entre les disciplines ou d’une interdisciplinarité intelligente, comprise comme dialectique, hétérogène, multiréférentielle façonnera chez les jeunes un nouvel esprit scientifique pluriel, une nouvelle gymnastique intellectuelle pour le jeune : la gymnastique de la pensée plurielle. Nous vérifierons notre intuition avec des recherches théoriques et quelques simulations pratiques : des expérimentations didactiques autour du concept de temps.

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