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Apprendre selon Giordan : bousculer !

mardi 3 septembre 2013, par Philippe Clauzard

« On n’apprend pas sans perturber ». S’adressant autant aux élèves qu ’aux enseignants, André Giordan prône le complexe et la confrontation. Explications... André Giordan est directeur du laboratoire de didactique et d’épistémologie des sciences à Genève.

- S’il fallait retenir une idée de votre livre ?

- Apprendre, ce n’est pas recevoir, c’est transformer ses idées... Pour transformer, il faut s’appuyer sur ce que l’enfant a déjà dans la tête, mais en le perturbant.

- C’est à contresens de la conception dominante...

- C’est le paradoxe... Il faut faire avec ce que sont les individus, avec ce qu’ils ont dans leur tête, et très souvent aller contre, parce que le savoir va très souvent à l’encontre des évidences... Beaucoup pensent encore qu’il suffit de "dire" pour qu’automatiquement, les élèves apprennent. Mais, nouveau paradoxe, prendre appui ne veut pas dire y rester. Partir de l’enfant, ça ne suffit pas, il faut lui opposer un projet éducatif.

- Pour vous, que faudrait-il en priorité changer en école primaire ?

- L’emploi du temps. On n’apprend pas par tranches horaires bien limitées. Si vous coupez votre emploi du temps systématiquement, il faut relancer la machine chaque fois, vous perdez la motivation et ne pouvez déboucher sur un projet, sur une production, un dossier, une expo.

- Vous êtes partisan d’une refonte complète des programmes à l’école primaire ?

- Oui parce que les programmes sont totalement décalés par rapport aux savoirs optimum à maîtriser. Il ne suffit pas d’un bon programme pour qu’il s’impose. Un programme sans suivi, sans formation continue des maîtres ni soutien de l’administration, ça ne sert à rien.

- Peut-on définir les compétences essentielles qui permettent à un enfant d’être demain inséré dans la société ?

- Il faut des enfants curieux, critiques, acteurs, qui aillent chercher l’information, avec une démarche expérimentale. Mais si je mets l’accent sur les démarches ou les attitudes, ce n’est pas pour laisser tomber les connaissances. Pas les connaissances anecdotiques, mais les grands concepts qui changent le rapport au monde : énergie, matière, temps, espace, organisation, évolution...Tout cela demande de penser vraiment l’école autrement et non pas se contenter de petites réformes pour amuser la cour !

- Les concepts que vous proposez, sont-ils à la portée des élèves d’école primaire ?

- Il ne faut pas enseigner les sciences comme on les enseigne à l’université... Mais il faut aller plus loin : il faut aujourd’hui, dès la maternelle, aborder la complexité pour poser des questions intéressantes. Après, les enfants ont des conceptions trop rigides pour qu’il soit facile de les démonter.

- Comment pensez-vous l’enseignant d’aujourd’hui ou de demain ?

- Ce n’est pas quelqu’un que l’on continue à déresponsabiliser, par la façon dont on le recrute, dont on le gère, et dont les ministres lui parlent. C’est quelqu’un à qui on laisse le droit à l’erreur, mais en lui donnant les moyens de s’évaluer. Ça qui peut se faire en équipe... En classe, c’est quelqu’un qui est d’abord là pour motiver, pour donner envie d’apprendre, de faire un effort. Lire, par exemple, c’est savoir rechercher l’information, savoir pourquoi cette information est donnée, qui la donne, quel intérêt il a à la donner, donc avoir un regard critique par rapport à l’information. Dans 90% des cas, l’élève ne voit pas l’intérêt d’apprendre.

- Vous avez parlé du travail en équipe, ça vous semble une évidence...

- Tout simplement, parce qu’autrement l’enseignant se fait « bouffer » par le système éducatif : toute organisation a pour principe de se perpétuer telle qu’elle est. L’enseignant qui travaille tout seul dans sa classe risque d’être atteint par l’habitude. Le renouveau de l’école se fera par la base, par les instits.

- Vous pensez que les enseignants des écoles aujourd’hui sont prêts à innover ?

- Il faudrait leur donner confiance. Les gens se fatiguent quand on ne valorise pas ce qu’ils font.

- Vous pensez qu ’un ministre peut arriver à en créer les conditions ?

- Non, la seule chose qu’il peut faire c’est jouer un rôle de soutien, c’est-à-dire changer le climat et favoriser les conditions de travail.

- Comment peut-on avancer ?

- La formation des personnels et la recherche pédagogique... La moindre machine à laver est lancée après un minimum de recherches... Le budget en recherche de l’éducation est dérisoire. On prendrait le millième du budget du Centre d’Étude et de Recherche Nucléaire, on pourrait faire de la bonne recherche pédagogique... Ce serait socialement plus « utile »...

- Pour vous il y a coupure entre l’école et la société aujourd’hui...

- L’école fonctionne toujours sur le modèle 19e siècle, elle n’est pas passée au 20e et il faut qu’elle passe au 21e. Le problème de l’école aujourd’hui est là.

P.-S.

Propos recueillis par Laurent Quintard pour Fenêtres sur cours, snuipp.fr

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